Editions Wildproject



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Extrait
Premières pages du livre

Le ciel de mai était sans nuages. Jean-Sébastien Bach sortit dans la cour torse nu. Il resta un instant immobile, le visage tourné vers le soleil, les yeux fermés, avant d'aller vers le puits, d'actionner la pompe et de se passer la tête sous l'eau. Après s'être séché et avoir enfilé une chemise apportée par la vieille Martha, il lança des cailloux aux vitres. La tête de Wilhem Friedemann apparut à une fenêtre du premier étage, puis, à une autre, celle de Carl Philipp Emanuel. Ce furent ensuite Johann Bernhard, Gottfried Heinrich, Catharina Dorothea, Christian Gottlieb et enfin le cousin Johann Heinrich. Bach leur cria de descendre en prenant les instruments.

Les enfants arrivèrent dans la cour en chemise. Bach distribua le violon, l'alto, le violoncelle, la viole de gambe, la trompette, la flûte, le hautbois. Il avait posé un clavicorde sur la margelle du puits et l'accorda rapidement. Puis il répartit sept tonalités différentes entre les musiciens et choisit pour luimême celle de mi bémol. Il imposa le silence d'un geste, battit deux fois deux temps, et ils attaquèrent une symphonie cacophonique qui emplit bientôt tout l'espace sonore de la cour. Bach jouait de la main gauche et, de la droite, marquait la mesure. Quand la symphonie eut atteint son paroxysme, il l'interrompit d'un geste large du bras en demi-cercle vers le bas puis il dit « Fugue, ré majeur », et il dessina des deux mains à l'unisson sur le clavicorde un thème allègre qu'il termina en criant « Flûte, le même à la dominante, la majeur ». Et il fit entrer les autres instruments l'un après l'autre. Puis il intima successivement le silence aux instrumentistes et il reprit lui-même le thème renversé à la viole de gambe, suivi par les autres musiciens. Alors, tout en continuant à jouer et en marquant du sabot le rythme sur le pavé de la cour, il s'écria : « À partir de mon signe, seize mesures pour arriver à l'accord de septième et on marque un point d'orgue avant la fugue finale. » Se calant progressivement les uns sur les autres, les sept instruments atteignirent l'accord de septième que Jean-Sébastien Bach couronna par un arpège sur le clavicorde. Puis il leva lentement la main droite et mit fin à l'accord d'un geste horizontal. « Finale, on reprend le thème principal en fugue, ré majeur, calme, la fin du roi, et on gardera l'accord de tonique sur deux mesures », et il commença lui-même sur un tempo dédoublé, introduisant les instrumentistes de la main l'un après l'autre. Puis il fit signe de ralentir et la trompette acheva sa course sur un ré, suivie du hautbois pour le fa dièse, de la flûte sur le la, les autres se fondant progressivement dans l'accord parfait, tandis que le clavicorde brodait une dernière ornementation.

Tous s'arrêtèrent à la fin de la dernière mesure, en marquant quelques secondes de silence sans bouger, les lèvres effleurant encore leur instrument, les archets immobilisés au-dessus des cordes. Bach, la main suspendue, avait fermé les yeux. Il les ouvrit, sourit, et dit « Vive Dieu ».

Les effluves du déjeuner parvenaient déjà dans la cour.

Après les actions de grâce, il mâchait lentement un flan chaud au gingembre et au safran quand Anna Magdalena apparut en chemise en haut de l'escalier. Il lui prit la taille alors qu'elle s'asseyait et lui déposa un baiser derrière l'oreille ; puis il vida sa tasse de café, et demanda le silence.

« Voilà, dit-il, je pars pour quelque temps. J'ai besoin de calme et de solitude pour mener à bien l'oratorio et les deux cantates que m'a commandés le conseil municipal. Je ne devrais pas être absent plus de six à huit semaines. Friede me remplacera à l'église et au café Zimmermann, et Catharina aidera Martha. Martha, madame te remettra un thaler par semaine pour le marché, tâche de faire des économies, l'hiver a été trop clément : les gens ne meurent plus. Du coup, moins de messes d'enterrement que d'habitude, et nous devons nous contenter de mes appointements de cantor, qui ne sont même pas le quart de ce que je gagnais à Köthen, et des maigres revenus de mes leçons et des concerts de mon orchestre du Collegium Musicum. »

Martha maugréa : comment ferait-elle vivre dix personnes avec un thaler par semaine, y compris le bois et les bougies. Quant aux six semaines… Vingtcinq ans auparavant, il avait rendu visite à Buxtehude à Lübeck. Parti pour une vingtaine de jours, il était resté quatre mois sans donner de nouvelles. Bach avait déjà quitté la table.

Un peu plus tard arriva la voiture de louage, une guimbarde avec un grand coffre à l'arrière. On procéda au chargement. Assise dans la cour devant une table avec un cahier de papier à musique, une plume et un encrier, Anna Magdalena consignait la liste des objets embarqués : une poissonnière et deux casseroles de cuivre rouge, une marmite de fonte, une poêle à frire, une flûte traversière, un hautbois, une flûte à bec, une viole de gambe, deux violons, un alto, un violoncelle, une épinette, une grande boîte d'épices, un sac de sel, deux pains de sucre, un paquet de papier à musique, une écritoire avec plumes, un grand flacon d'encre, trois bouteilles de schnaps, trois tonnelets de vin dont un spätlese. Bach chargea lui-même une malle avec ses effets personnels, puis réunit toute la famille devant la voiture pour une prière collective et fit à chacun ses recommandations. Il prit les rênes, revêtu d'une houppelande et coiffé d'un vaste chapeau noir, fouetta le cheval qui avança sur les pavés de la cour. Trois des enfants suivirent la voiture jusqu'à la sortie de la ville, et la virent disparaître au loin dans la poussière.