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Editions Wildproject
numéro 9 | 2010
J. BAIRD CALLICOTT ET L'ETHIQUE DE LA TERRE


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Entretien avec
J. Baird Callicott, philosophe

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Le philosophe américain J. Baird Callicott est l'un des fondateurs de la philosophie de l'écologie. Présenté par la philosophe française Catherine Larrère comme "le plus fécond et le plus original des théoriciens contemporains de l'éthique environnementale", il a posé les fondations d'une philosophie écocentrique qui constitue pour l'anthropologue Philippe Descola "un fondement solide pour s'engager dans une coexistence moins conflictuelle entre humains et non-humains".

John Baird Callicott, né en 1941, est professeur à l’université de North Texas, il a été président de la société internationale d'éthique environnementale de 1994 à 2000. Continuateur de l'écologue, forestier et écrivain Aldo Leopold, il est considéré comme l'un des pères fondateurs de la pensée écologiste.

Trois ouvrages sont disponibles en français:
Genèse: la bible et l'écologie (Wildproject, 2009), Ethique de la terre (Wildproject, 2010) et Pensées de la terre (Wildproject, 2011).

Vidéos, entretien, article, notions-clefs, images... : ce numéro 9, entièrement consacré à ce géant de la philosophie contemporaine, accompagne la parution, le 1er septembre 2010, de sa première anthologie en français: Ethique de la terre.

 

Quel genre d’engagement social vous a valu d’être licencié de votre premier poste universitaire dans les années 1960?

Je faisais partie du Mouvement pour les droits civiques – activement à partir de 1967. Après la période de l’après-guerre-civile, appelée «Reconstruction» (qui finit en 1877), et jusqu’au début des années 1960, Memphis était, comme toutes les villes du Sud aux USA, légalement ségréguée par les lois Jim Crow. J’intégrai l’Université de Memphis comme Professeur de philosophie peu après la «déségrégation».

Parce que j’étais jeune et dans le coup, et parce qu’il n’y avait alors pas de professeurs africains-américains dans le staff de l’université de Memphis, le petit groupe d’étudiants africains-américains m’a demandé d’être le conseiller de l’association émergente des étudiants noirs de MSU.

En 1968, la grève des ouvriers de la propreté municipale fit venir Martin Luther King pour ce qui devait être sa dernière campagne. J’ai aidé à organiser les manifestations de l’université avec l’organisation de Martin Luther King, la Southern Christian Leadership Conference. Après l’assassinat de MLK à Memphis, j’ai été licencié, en partie à cause de mon engagement social. 

 

MLK in Memphis
Martin Luther King à Memphis le 4 avril 1968.

 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Je participais aussi à la partie plus frivole de la «contre-culture» des années 1960, «drogue, sexe, rock’n roll», et j’ai appris à mes dépens comment l’establishment politique punit le radicalisme politique, en général indirectement. Je n’ai pas été licencié explicitement pour pour mes activités auprès du mouvement des droits civiques de MLK, mais j’ai été arrêté pour possession de marijuana. De cela, j’étais certainement coupable, mais personne n’aurait songé à me le reprocher sans mes activités politiques. Je fus finalement acquitté de l’accusation pour possession de marijuana, parce que la police m’arrêta sans bonne raison – excepté le fait que je ressemblais à un hippie – pour me suspecter de «crime». (Avec cette confession, suis-je en train de devenir le Jean Genet de la philosophie de l’écologie?) 

Quoi qu’il en soit, avant même de m’exiler de Memphis, je commençais à penser que la «crise environnementale» était un sujet plus important pour moi – en tant que philosophe – que le mouvement des droits civiques. La philosophie des droits civiques avait été développée au XVIIIe siècle. Le mouvement des droits civiques n’excitait pas mon intelligence comme il excitait mon imagination; il ne me permettait pas de mettre à l’épreuve mon désir d’être un philosophe. D’un point de vue intellectuel, il n’y a rien de révolutionnaire dans l’idée que si tous les êtres humains ont droit à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur, les êtres humains noirs ont eux aussi ces droits.

Mais qu’en est-il des droits de la nature? Aucun philosophe, en tout cas dans la tradition européenne, ne s’était jamais posé une question de ce genre, et n’avait encore moins essayé d’y répondre de façon convaincante. Pour moi, la transition entre militant des droits civiques et philosophe du mouvement écologiste était imperceptible, et parfaitement naturelle.

 


Manifestation à Memphis en 1968.

 

Pouvez-vous revenir sur l’apparition et le développement de la philosophie de l’écologie depuis le milieu des années 1970 jusqu’à aujourd’hui? Quelle suite d’espoirs, de joies, de déceptions est-ce que cela a été? 

Après mon exil d’Athènes - pardon, de Memphis - mon lieu de bannissement fut Stevens Point, Wisconsin, où je devins professeur de philosophie dans l’une des dix universités du Wisconsin. Je ne savais pas, alors, que c’était l’épicentre du mouvement écologiste naissant. Stevens Point est à 170 km (c’est-à-dire très proche, pour un Américain) de la maison d’enfance de John Muir à Fountain Lake, et de la cabane d’Aldo Leopold sur la rivière Wisconsin (affluent du Mississipi).

En 1970, un sénateur du Wiconsin, Gaylord Nelson, sponsorisa le premier Jour de la terre national, qui fut un événement énorme sur le campus. Un comité de professeurs se forma pour créer un nouveau cycle de cours centré sur l’enjeu environnemental. Je me suis déclaré candidat pour créer un cours intitulé «éthique environnementale», qui commença en 1971; c’était une première mondiale. Les années 1970 furent «la décennie de l’écologie» au USA. C’est durant cette décennie que le Congrès passa la loi sur le Politique environnementale nationale (qui créa entre autres la désormais célèbre EPA (Environmental Protection Agency), sur l’Air, sur l’Eau, sur les Espèces menacées, sur les Mammifères marins.

Pour nous autres écologistes, ces nouveautés législatives n’étaient que le début d’une nouvelle ère. Puis arriva 1980 et l’élection – qui nous semblait invraisemblable – de Ronald Reagan. Depuis cette date, il y a eu une érosion des acquis politiques accomplis dans les années 1970. Je n’en reste pas moins persuadé que nous sommes au seuil d’un siècle écologiste – malgré toutes les raisons qu’il peut y avoir d’être pessimiste à ce sujet.


Le premier Jour de la Terre (Earth Day), en 1970 à l'université du Wisconsin.

 

Vous êtes l’un des pères fondateurs, et l’un des meilleurs représentants, de la philosophie de l’écologie. De quoi êtes-vous le plus satisfait dans votre œuvre? Sur quels sujets auriez-vous aimé aller plus loin?

Ce dont je suis le plus satisfait, c’est d’avoir gardé une honnêteté intellectuelle sans le moindre compromis. De nombreux philosophes se donnent une «position» dans laquelle ils se retranchent et sur laquelle ils s’arc-boutent, pour finir dans une pure sophistique, souvent grossière, pour défendre leur citadelle contre la critique. J’ai toujours été ouvert à la critique, et j’ai reconnu toutes les erreurs qu’il m’avait semblé avoir commises, et modifié d’autant mes positions. Je suis toujours en train d’apprendre, toujours en évolution.

Mon principal regret est d’avoir développé ma philosophie par petits bouts – un morceau par ici, un morceau par là – et de ne pas l’avoir exposée, du moins jusqu’à maintenant, en un seul ouvrage systématique. L’aspect de ma philosophie qui est le moins développé est la partie épistémologique, j’ai peu écrit et réfléchi là-dessus. L’esthétique environnementale (ou « land aesthetics ») nécessite également beaucoup plus de développements que je ne lui en ai jusque ici accordé.

Mais ce qui demande le plus de travail est une éthique environnementale à l’échelle spatiale et temporelle du changement climatique. L’éthique environnementale du 20e siècle est toujours pertinente pour les plus petites échelles qu’elle visait – celle des atteintes écologiques à l’échelle du kilomètre carré, en termes de décennies. Mais cette éthique environnementale n’est pas pertinente pour les échelles du changement climatique, planétaires et de l’ordre des siècles ou des millénaires. Le changement climatique change les règles du jeu de l’éthique environnementale. C’est sur cela que je travaille en ce moment : une nouvelle éthique environnementale pour le 21e siècle – pour le troisième millénaire.

 

 

Parmi vos différents collègues, avec qui avez-vous eu le dialogue le plus enrichissant et le plus stimulant ?

J’avais fait brièvement la connaissance d’Arne Naess. Je n’ai pas eu beaucoup d’échanges avec lui, mais bien davantage avec Holmes Rolston, que je connais très bien. Je suis plus proche de Naess en termes de tempérament – nous avons tous les deux des côtés enfantins et désinvoltes. Rolston et moi avons des tempéraments très différents, lui étant un chrétien, menant une vie ascétique et puritaine, et moi étant un athée, plutôt hédoniste. Nous pensions au début que nous étions de proches alliés philosophiques, mais nous avons divergé sur la question de la valeur en soi de la nature. Il a défendu l’existence d’une valeur objective dans la nature, tandis que moi, j’ai reconnu ses sources subjectives. Nous sommes aussi en désaccord sur la notion de nature sauvage (wilderness), que je considère désuète et intenable.

Le dialogue le moins enrichissant que j’ai eu fut avec le philosophe Bryan Norton. C’est un pragmatiste anthropocentriste, qui essaie de se servir de moi comme faire-valoir. Cela ne me dérangerait pas tant de jouer ce rôle, s’il ne trahissait pas mes vues de façon aussi flagrante.

 

Né à Memphis, vous vivez et travaillez au Wisconsin et au Texas. Dans quelle mesure vous considérez-vous comme un Southerner? Quel sens ont pour vous ces lieux? Êtes-vous un randonneur?

Je me considère clairement comme un Southerner, mais je pratique peu la randonnée. J’aime marcher dans des environnements naturels agréables. Pas tellement dans la nature dite sauvage. Les lieux sauvages, inaccessibles, sont très importants – en particulier pour les plantes et les animaux qui y vivent, et qui contribuent à en faire ce qu’ils sont: sauvages et inaccessibles. Importants, ils le sont également pour moi. De tels lieux ont pour moi ce que les économistes appellent une «valeur d’existence». Ils ont aussi ce que nous autres philosophes de l’écologie appelons une «valeur intrinsèque». Mais je n’ai pas besoin d’aller dans de ces endroits; je n’ai pas besoin d’en faire l’expérience directe, pour en apprécier la valeur. Personnellement, je préfère les territoires habitués du «middle landscape», à mi-chemin entre les pôles développés (urbanisés, industrialisés) et non-développés (sauvages) du spectre du paysage.

Cette préférence fait sans doute partie de mon héritage de Southerner. Des quartiers du Memphis originel sont composés de vieilles maisons élégantes au beau milieu des grands arbres du «Garden District». Des environnements comme celui-ci – un mélange du cultivé et du non-cultivé – me procurent une émotion esthétique particulière et donnent satisfaction à mon âme de Southerner.

 

Memphis
Autour de Memphis, le "middle landscape".

 

Même si le travail de l’éthique environnementale est pertinent sur le long terme, c’est parfois étrange de voir autant d’esprits affairés à discuter des enjeux comme la subjectivité ou l’objectivité de la valeur en soi, pendant que le monde continue à être aussi criminel écologiquement. Heureusement, il y a des gens comme Greenpeace qui affrontent les mêmes enjeux avec un énorme impact de masse. De telles actions, entre désobéissance civile et « écoterrorisme », ne méritent-elles pas l’intérêt des philosophes de l’écologie ?
 
J’ai commencé ma vie professionnelle en tant que militant des Civil Rights, ce qui a failli m’envoyer en prison et mettre un terme à ma carrière académique. Continuer à me mettre sur la brèche serait probablement gâcher le seul talent que j’ai.

Ceci dit, qu’est-ce que peut apporter la philosophie en ces temps obscurs de crime écologique universel ? Selon moi, elle peut avoir un effet décisif.

Les philosophes créent un nouveau discours, comme par exemple celui sur la valeur en soi de la nature. Les débats internes à la communauté philosophique sur cette question n’ont qu’une importance très secondaire. Mais lorsque le concept de valeur en soi sort de la tour d’ivoire, il est incroyablement puissant. Il permet aux militants et activistes d’articuler ce qui serait demeuré des intuitions sans cohérence.

Tout mouvement a besoin de plusieurs fonctions : désobéissance civile, action directe, idéologie. Sans compter que dans le cas le mouvement écologiste, il ne s’agit pas tant de sauver telle espèce ou tel animal, que de provoque le changement collectif global qui, seul, pourra résoudre la crise environnementale. L’action individuelle et le sacrifice personnel sont ici peu pertinents. La seule action effective est celle des collectivités – gouvernements, grandes entreprises, des entités à l’échelle du changement climatique planétaire.

 


Action de Greenpeace contre la déforestation.


Dans « Après le paradigme industriel », vous appelez de vos vœux un nouveau Descartes, qui construise le nouveau paradigme d’après la Modernité, tirant les conclusions d’Einstein comme Descartes avait tiré celles de Copernic. L’éthique de la terre telle que vous la formulez ne constitue-t-elle pas ce nouveau paradigme, d’une nature « systémique et organique », et non plus « mécanique et atomistique » ?

Je n’ai fait qu’un modeste commencement. J’aimerais beaucoup être le Descartes du 21e siècle, mais je crains qu’il ou elle soit toujours à venir. Je peux sans doute l’encourager, mais c’est tout ce que je peux faire. De façon un peu moins grandiose, j’espère contribuer à créer une rupture historique en philosophie.

Si l’on parle de l’histoire de la philosophie en siècles (chacun ayant son style et son esprit propres), le 20e est achevé, et la philosophie (en particulier la philosophie anglo-saxonnne) est en crise. Elle est devenue si centrée sur elle-même, si inabordable, si peu pertinente, qu’elle peut à peine survivre pour une nouvelle décennies – probablement pas pour un siècle. La philosophie de l’écologie est l’annonce de ce que sera une philosophie valable du 21e siècle : un engagement pluridisciplinaire avec les sciences révolutionnaires (physique quantique, ontologie et épistémologie ; psychologie de l’évolution et éthique ; biogéochimie et éthique environnementale du changement climatique). Nous ne disposons pour le moment que de quelques exemples, certains émergeant à peine, d’autres simplement prometteurs.

J’espère que l’on se rappellera de moi comme d’un philosophe du 20e siècle qui faisait de la philosophie du 21e siècle. J’ai payé le prix fort pour cela – ignoré quasiment tout au long de ma carrière, dédaigné par mes collègues de philosophie mainstream. Mais je fais confiance à l’histoire de la philosophie pour juger de qui furent finalement les philosophes importants de mon époque. J’espère ne pas faire partie de ceux qui les futurs historiens de la philosophie ignoreront purement et simplement.

 


Callicott à une conférence dans le Mississipi en 2010.

 

Quelles seront selon vous les prochaines étapes de ce que vous désignez comme « l’effort philosophique pour penser toutes les implications du profond changement de paradigme qui a eu lieu dans les sciences au cours du 20e siècle » ? Votre ontologie écologiste ne passe-t-elle pas par un nouvel examen de la place du vivant dans l’univers, tenue jusque ici pour un accident de la matière ?

Je doute que la vie soit un événement unique dans un univers aussi inimaginablement gigantesque que le nôtre. Mais la grandeur du cosmos et nos propres limites spatiales et temporelles rendent toute expérience de vie extraterrestre très improbable, sinon impossible. Nous voici donc réduits à la planète Terre, pour ce qui est de la vie. Mais quel monde merveilleux, bien plus riche que nous ne pourrons jamais le connaître. J’ai mis dans ma salle de bains un poème de Mathew Arnold, que je peux lire tous les jours :

C ’est une si petite chose
D’avoir apprécié le soleil
D’avoir vécu léger au printemps
D’avoir aimé
D’avoir pensé
D’avoir fait ?

Non ! Ce n’est pas une petite chose. Pas pour moi, en tout cas. Et cette existence accidentelle – et oui, mortelle – est-elle intellectuellement satisfaisante ? Oui, elle est satisfaisante – intellectuellement et de toutes les autres manières – au-delà de toute espérance.  

Wildproject, 2010






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