Editions Wildproject

 

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EXTRAIT


Un Autre impossible à intégrer

Le multiculturalisme et l’assimilation sont les deux grandes politiques par lesquelles l’Occident régit aujourd’hui l’intégration sociale de l’autre culturel en son sein. La figure du musulman se démarque car ces politiques ne semblent pas fonctionner avec lui. Dans de nombreuses régions du monde, le multiculturalisme est vu comme l’alternative à l’assimilation monoculturelle. Dans une certaine mesure, c’est effectivement le cas. Mais cela masque aussi le fait que, pour pouvoir atteindre son objectif, la gouvernance multiculturelle dépend de la tendance à l’assimilation existant au cœur même de la société. La littérature gouvernementale occidentale sur le multiculturalisme loue la diversité, mais s’assure, avec un « mais » ou un « tant que », que personne n’oublie que la diversité ne doit pas nuire à la cohésion nationale, aux valeurs fondamentales, etc. Ainsi, l’assimilation reste la technique disciplinaire déployée pour s’assurer que les différentes cultures intégrées dans le giron multiculturel valent la peine d’être « intégrées et de participer au multiculturalisme ». Alors que le multiculturalisme enseigne à des chevaux multiculturels comment se laisser monter par ceux qui veulent « profiter » de leur culture, l’assimilation sert à les « dompter » avant ce type d’entraînement. C’est en ce sens qu’on peut parler, de manière réaliste, de dispositif multiculturel-assimilateur. Je précise en direction de ceux qui aiment la polémique que je ne juge pas cette politique mauvaise pour autant. Il est possible que cette association de multiculturalisme et d’assimilation soit la politique la plus adaptée qu’un gouvernement puisse choisir. Il n’en reste pas moins, si l’on pousse l’analyse, que l’efficacité gouvernementale de ce dispositif combiné multiculturel-assimilateur repose sur la nécessité de favoriser une dichotomie idéologique entre ces deux éléments. Ce qui a marqué la relation entre ce dispositif et l’autre musulman, c’est que dans de nombreux cas aucun des deux volets n’a fonctionné.

Le premier élément qui a amené à considérer les « musulmans » comme extérieurs au domaine multiculturel, c’est l’existence parmi eux d’un nombre conséquent et croissant de personnes pieuses. Être pieux ne signifie pas seulement aller fréquemment à la mosquée ou avoir des croyances religieuses fortement ancrées. Avant tout, cela signifie considérer que tous les aspects de sa vie quotidienne sont régis par les lois divines. C’est cette forme de religiosité, particulièrement parce qu’elle n’est pas chrétienne, qui constitue une négation sérieuse de la logique du multiculturalisme. Le multiculturalisme peut être défini comme la capacité à laisser une place à des éléments mineurs de « la loi de l’autre » au sein de la loi nationale dominante – ici, je n’entends pas forcément « loi » dans un sens formel, bien que cela se pourrait, mais plutôt dans une conception anthropologique de la loi comme étant « la manière de faire les choses ». Cela constitue ce qu’on peut appeler une relation d’inclusion. La loi dominante ouvre un espace au sein duquel la loi de l’autre peut être intégrée dans la loi nationale. Ce qui est intégré peut varier en termes de contenu et d’ampleur, mais ce qui ne peut pas changer, c’est que la culture nationale dominante doit être la culture intégrante.

Le problème que rencontrent les États occidentaux multiculturels avec les musulmans pieux, c’est que les lois de ces derniers ne sont rien moins que des lois divines. L’idée que la loi nationale dominante ménage un espace où l’on peut parler sa langue, manger ses plats traditionnels et pratiquer la religion de sa famille, tant que l’on comprend que cet espace vous est accordé par la culture dominante, pose peu de problèmes. Mais l’idée qu’une loi nationale dominante alloue un espace à des lois divines est sacrilège aux yeux des dévots. En effet, pour ceux qui prennent leur religion au sérieux, la situation est inversée. Ce sont les lois divines qui intègrent toutes les autres, et les lois nationales qui sont en position d’infériorité. La relation des cultures intégrées-intégrantes qui fonde le multiculturalisme s’inverse et des signes d’ingouvernabilité commencent à apparaître. Mais ce n’est pas tout. Certains musulmans considèrent appartenir à une communauté transnationale politisée, l’oumma, ce qui apporte une saveur supplémentaire à cette vie sur Terre sous la loi divine, et lui ajoute un sentiment d’appartenance transnationale variant librement entre le métaphysique et le politique, ébranlant d’autant plus l’idée même de gouvernementalité nationale.

Ce qui a fait la différence, ce sont les tendances politiques anti-Occident qui se sont articulées à ce transnationalisme. Tout a commencé suite à la révolution iranienne, lorsque l’Iran a fondé le premier État de droit se réclamant ouvertement d’une volonté politique musulmane transcendante. Cette volonté politique s’est exercée pour la première fois de manière transnationale lors de l’affaire Salman Rushdie. Soudain, les musulmans du Moyen-Orient agissaient comme s’ils étaient en position de « condamner » ouvertement une personne vivant dans un État-nation occidental et protégé par ses lois. Menace plus grande encore pour la loi/volonté nationale occidentale, de nombreux musulmans censés être ses sujets se sont révélés des agents/sujets enthousiastes de cette volonté musulmane transnationale en se portant volontaires pour exécuter la sentence. Depuis cette époque, à de nombreuses reprises, des musulmans se sont montrés sujets d’une volonté transnationale autre que celle de l’Occident. La montée d’Al Qaïda, puis de l’État islamique, partisans du terrorisme islamiste transnational, place résolument un « musulman » imaginé collectivement dans une position d’ennemi à la culture dominante, en dehors de ce que le mode de gouvernement multiculturel peut gérer.

Quand le demandeur d’asile arabe/musulman arrive aux portes de l’Occident, il transgresse déjà les frontières nationales et de classe : c’est un corps ingouvernable socialement et culturellement, entre « cafard » et « loup ». C’est en poussant l’analyse de la portée de cette ingouvernabilité, symbolisée par ces métaphores, que l’on atteint le point le plus instructif de la similitude entre les crises coloniale et écologique.



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