Editions Wildproject


 

Editions Wildproject

 

Mary Cassatt
Petite fille dans un fauteuil bleu
1878
Huile sur toile
89,5 x 129,8 cm

 

Dire “joli”, c’est passer pour un idiot.

"C’est joli" est officiellement le degré zéro du jugement de goût, la branche pathétique à laquelle le spectateur déclaré inculte ou désorienté se raccroche. J’entends en tout ce qui concerne le Beau noble, l’Art en général et la peinture en particulier.

Dire “C’est joli” d’un arrangement floral est en revanche toléré. “Joli !” pour un but lobé de Ronaldo en demi-finale de la Coupe du Monde coule aussi très bien, et peut même être assez chic par contraste, si l’on se trouve noyé dans la foule d’un pub irlandais braillard du sixième arrondissement qui saluera la même action pintes au plafond avec force “Fuck !” et autres “Yeaaah !”.

"C’est joli" devant un Rubens relève de la pure provocation. D’abord, tous ceux qui se seront un peu penchés sur la question vous expliqueront que non, Rubens ce n’est pas joli, c’est très souvent affreux. Ses femmes sont baraquées façon Quinze de France (je file la comparaison sportive), tout est plus ou moins torché, non, vraiment, à de trop rares exceptions, ce n’est pas "joli". On a pas le droit de dire ça !

Pourtant, “joli”, c’est suspendre son jugement, laisser rouler la pièce. On verra plus tard, je ne peux pas vous dire là tout de suite ce que j’en pense, il faut me laisser le temps d’en penser quelque chose. “Joli”, c’est ne pas vouloir faire l’effort nécessaire de penser pour déjà commencer à jouir. Je dis “C’est joli” pour aller vite, pour affirmer une appréhension sensible prioritaire des oeuvres, pour relativiser la démarche cérébrale, la reporter à plus tard, à ensuite, à lorsque j’en aurai fini avec le “joli”.

"Joli", c’est la prudence, qui veut que l’on parcoure la surface des choses avant de s’y enfoncer. C’est cette habitude qu’ont les chiens de faire trois tours sur eux-mêmes avant de s’allonger dans l’herbe. C’est l’idée que le monde est aussi là pour plaire directement, sans concept. C’est un hédonisme de fainéant, simple et souriant.

Dire “joli”, c’est militer pour la douceur de vivre, contre tous ceux qui veulent nous éduquer, nous instruire, faire de nous de petits singes savants, précis, des soldats vétilleux du “Beau”.

Monet, Hokusai, Chardin, Botticelli... et la si délicate Mary Cassatt, avant tout, avant toute autre chose, c'est joli.