Editions Wildproject

 

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Extrait de l'introduction

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Marseille est habituée depuis longtemps à créer des légendes noires. Dès 1881, l'inventeur de Tartarin de Tarascon Alphonse Daudet racontait l'ascension de la « mafia méridionale » dans son roman Numa Roumestan, à travers celle d'un « menteur professionnel, sans conviction politique ». Image qui sera bien utile au général Joffre plus de trente ans après : il expliquera l'effondrement de son plan de campagne d'août 1914 en faisant savoir au journal Le Matin que le « recul en Lorraine » était le fruit de la « lâcheté des Méridionaux du XVe corps ». Alors qu'il était bel et bien dû à l'état-major de l'armée française, lequel avait tablé sur l'« élan généreux de l'infanterie », les « pantalons rouges », quand l'état-major allemand jouait sur la nouvelle façon de faire la guerre en utilisant d'abord l'artillerie lourde.

Depuis lors, d'innombrables livres ont de même faussement « documenté » la légende de la « Marseille délinquante » (même si une partie de leur contenu reste souvent bien informée) : Bandits à Marseille (1968), Quai du Belge (2001), La Saga Guérini (2003), Les Parrains de la Côte (2007), L'Immortel (2008), Marseille mafias. Ce que personne n'ose dire (2012), Ordures Connection (2012), Marseille ma ville (2013), Marseille le roman vrai (2016) – mieux vaut arrêter là une liste interminable… Ces ouvrages sont presque toujours l'oeuvre de journalistes, eux-mêmes victimes de ces croyances dont nombre de policiers qui les informent sont aussi des porteurs convaincus. Au moins quand ils parlent aux plumitifs. L'affaire est plus grave quand les auteurs sont des spécialistes dont on attend plus de sérieux sur le sujet. Ainsi de l'éminent historien américain Alfred William McCoy (né en 1945), professeur d'histoire du Sud-Est asiatique à l'université du Wisconsin à Madison. Son livre The Politics of Heroïn in Southeast Asia, publié en 1975, est une somme universitaire peu contestable. Pourtant les passages concernant Marseille sont issus de livres écrits par des journalistes (notamment le journaliste sportif Eugène Saccomano, dont les compétences concernaient d'autres domaines) et reprennent des erreurs dont des recherches contemporaines ont montré qu'elles relevaient de caricatures de l'histoire.

Cette vision légendaire du réel devient plus embarrassante encore quand elle est reprise par un procureur de la République française, comme Jacques Dallest, qui en a fait son miel dans un livre publié en 2015. Dans un chapitre intitulé « Tueries à Marseille », cet homme de justice qui a officié cinq ans à Marseille (de 2008 à 2013) y recycle quelques poncifs pour décrire une ville qu'il prétend pourtant bien connaître. Il écrit ainsi qu'à la fin du XIXe siècle, « la bande dite des Étrangleurs faisait régner la terreur dans les rues », affirmation pour le moins hasardeuse : on vivait à peu près normalement à Marseille à cette époque. Cette vision historique approximative l'animait-elle déjà quand il déclarait à chaud, en novembre 2010, à la cité du Clos La Rose (XIIIe arrondissement) où un adolescent de seize ans venait d'être tué d'une rafale de Kalachnikov : « On n'est plus à Marseille, on est dans les favelas de Rio » ?

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