Editions Wildproject

 

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Le pionnier de la « révolution alimentaire »
par Michael Pollan*

 

Quelques jours après que Michelle Obama bêcha le sol de la pelouse sud de la Maison-Blanche pour y faire un jardin bio, la section « Économie » du New York Times publia un grand article intitulé « La révolution alimentaire, c’est maintenant ? ». L’article, écrit par le reporter du journal spécialisé en agriculture, affirme qu’« après avoir été largement ignorés pendant des années par Washington, les défenseurs de la nourriture bio et locale ont trouvé une oreille favorable à la Maison-Blanche ».

Ce sont là des moments grisants pour les gens qui ont œuvré à réformer la façon dont les Américains font pousser la nourriture et se nourrissent – la « révolution alimentaire » (food movement), comme on l’appelle en général aujourd’hui. Les marchés offrant des formes nouvelles de nourriture (locale, bio, élevée en pâturage) sont florissants, les marchés paysans poussent comme des champignons et, pour la première fois depuis très longtemps, le nombre de fermes a augmenté et non diminué. Le nouveau secrétaire à l’Agriculture a placé son action sous le signe de la « durabilité », et tient des meetings avec des fermiers et des militants qui, quelques années auparavant, manifestaient devant le département de l’Agriculture avec des pancartes et en klaxonnant sur leurs tracteurs.

Des mots, pourrait-on objecter. Et il est vrai que, en tout cas jusqu’à maintenant, il y a eu plus de mots que d’actes – mais certains de ces mots sont étonnants. Peu avant son élection, Barack Obama a déclaré à un reporter du Time que « tout notre système agricole a été construit sur le pétrole bon marché ». Il établit ensuite les liens entre l’étalement des monocultures industrielles et la crise énergétique, mais aussi avec la crise du système de santé.

Les Américains sont aujourd’hui en train d’avoir une conversation nationale sur l’alimentation et l’agriculture, qui aurait été impossible à imaginer il y a seulement quelques années. Pour de nombreux Américains, cela doit sembler une conversation parfaitement inédite – avec ces notions du coût élevé de l’alimentation bon marché, ou des liens entre le sol et la santé, ou de l’impossibilité pour une société de bien manger et d’être en bonne santé sans bien cultiver la terre.

Mais cette conversation sur l’alimentation et l’agriculture a commencé en réalité dans les années 1970, avec les œuvres de Wendell Berry, Frances Moore Lappé, Barry Commoner et Joan Gussow. Ces quatre auteurs, experts en liens, sont profondément sceptiques face au réductivisme scientifique, et ont beaucoup d’avance, non seulement dans la compréhension de l’écologie scientifique, mais dans leur capacité à penser de façon écologique – tirer des lignes de connexion entre un hamburger et le prix du pétrole, ou entre l’intensité de la vie du sol et la santé des plantes, des animaux et des gens qui mangent de ce sol.

Je dirais que la conversation a vraiment démarré en 1971, lorsque Berry a publié un article dans le dernier Whole Earth Catalog, dans lequel il présentait aux Américains le travail de Sir Albert Howard, l’agronome britannique dont la pensée a profondément influencé Berry dès qu’il le découvrit en 1964. Et en effet, on peut lire une grande partie de la pensée de Berry sur l’agriculture comme un développement approfondi de la grande idée de Howard selon laquelle la culture de la terre devrait prendre pour modèle les systèmes naturels comme les forêts et les prairies ; et les scientifiques, paysans et chercheurs en médecine doivent concevoir « toute la question de la santé dans le sol, les plantes, chez les animaux et l’homme, comme un seul et même grand sujet ». Aucune citation n’apparaît aussi souvent que celle-ci dans l’œuvre de Berry, et pour une bonne raison : cela semble vrai (comme les scientifiques les plus réductivistes en viennent eux-mêmes à le reconnaître), et cette idée constitue une ligne directrice incomparable pour aborder un grand nombre des problèmes que nous rencontrons. Cette même année 1971, Frances Moore Lappé publia Sans viande et sans regrets : Un régime alimentaire pour une petite planète [Diet for a Small Planet], qui établissait le lien entre la production de viande (et en particulier les céréales animalières) et les problèmes de la faim dans le monde et de l’environnement. Quelques années plus tard, Barry Commoner montra l’implication de l’agriculture dans la crise énergétique, montrant quelle quantité de pétrole nous consommons lorsque nous mangeons de la nourriture industrielle. Et Joan Gussow expliqua à ses collègues nutritionnistes qu’on ne pouvait pas comprendre le problème de la santé alimentaire sans référence au problème de l’agriculture.

En considérant après-coup ces œuvres remarquablement fertiles, qui nous révélaient tout ce que nous devions savoir sur le coût véritable de la nourriture bon marché et sur la valeur de la bonne agriculture, on pourrait mentionner deux pointes de regrets, l’un personnel, et l’autre plus politique. D’abord, en tant que jeune auteur débarquant sur ces sujets deux décennies plus tard, j’étais moins original que ce que j’avais cru. Ensuite, nous avons collectivement échoué à tenir compte d’une alerte qui aurait pu nous permettre d’éviter ou au moins d’atténuer la situation terriblement délicate où nous nous trouvons aujourd’hui.

Que donnerions-nous aujourd’hui pour revenir aux temps de la « crise environnementale » sur laquelle Berry prophétise si bien dans les années 1970, une époque encore indemne du changement climatique ? Ou pour revenir aux problèmes relativement gérables de cette époque, avant que l’obésité et les diabètes de type 2 ne deviennent « épidémiques » (la plupart des experts pensent que l’épidémie d’obésité commence au début des années 1980).
Mais l’histoire montrera que nous avons échoué à répondre à cette invitation de commencer à penser de façon écologique. Dès que les prix du pétrole baissèrent, et que Jimmy Carter se retira avec ses panneaux solaires dans sa campagne de Géorgie, nous avons repris le business (et l’agrobusiness) as usual. Au milieu des années 1980, Ronald Reagan a retiré les panneaux solaires de Carter du toit de la Maison-Blanche, et les enjeux soulevés par la vague d’écrivains pionniers de l’écologie furent repoussés à la marge de la culture et de la politique nationales.
Lorsque je commençai à écrire sur l’agriculture à partir de la fin des années 1980, je me rendis vite compte qu’aucun rédacteur en chef de Manhattan ne trouverait le sujet d’actualité, ou digne de son attention, et que je ferais mieux de m’abstenir totalement d’utiliser le mot, pour parler plutôt de nourriture, quelque chose dont les gens avaient encore l’usage, et à quoi ils accordaient encore de l’attention, bien qu’ils n’aient bizarrement jamais pensé à connecter cela avec le sol ou avec le travail des paysans.

C’est pendant cette période que je commençai à lire l’œuvre de Berry avec avidité, car j’y trouvais des réponses pratiques à des questions auxquelles je me heurtais dans mon jardin. J’avais commencé à faire pousser un peu de nourriture, pas dans une ferme mais dans le jardin d’une résidence secondaire dans la banlieue de New York, et je m’étais retrouvé dépourvu, notamment face aux défis posés par les bestioles et les mauvaises herbes. Enfant obéissant de Thoreau et Emerson (qui considéraient tous deux à tort les mauvaises herbes comme des emblèmes de la vie sauvage et les jardins comme de la nature déchue), j’honorai le sauvage et ne clôturai pas mes légumes pour les séparer de la forêt. Nul besoin de détailler l’issue de ce choix. Thoreau planta bien un plan de haricots à Walden mais, ne pouvant accorder son amour de la nature avec la nécessité de défendre ses plants des mauvaises herbes et des oiseaux, il finit par laisser tomber l’agriculture. Thoreau en vint à déclarer que « si l’on me donnait le choix d’habiter par ici entre le plus beau jardin jamais aménagé par l’art humain et un lugubre marécage, je choisirais certainement le marécage ». Avec cette déclaration légèrement désagréable, le nature writing tourna le dos au paysage domestique. Il n’est pas du tout surprenant que nous autres Américains nous soyons révélés meilleurs pour protéger la nature sauvage, que pour cultiver et jardiner la terre.

C’est Wendell Berry qui m’aida à résoudre mon problème avec Thoreau, et m’offrit un pont solide sur le grand fossé américain entre nature et culture. S’appuyant sur la ferme plutôt que sur la nature sauvage, Berry m’apprit que ma querelle avec la nature était légitime – que c’était une querelle d’amoureux. Et il m’apprit comment la gérer sans avoir recours à l’artillerie lourde. La vie sauvage, avec lui, n’était plus « là-bas » (derrière la clôture) mais dans une poignée de terre du jardin ou dans le petit pois en train de germer – c’était une qualité nécessaire, qu’il ne fallait pas seulement protéger, mais cultiver. Il ouvrit un sentier qui nous permit de retrouver la nature, non plus en tant que spectateurs, mais en tant que participants arrivés à maturité.

Il s’agit évidemment de bien davantage que d’une clôture de jardin. Mon problème avec Thoreau n’est qu’un nom pour le problème de l’écologisme américain qui, historiquement, a toujours eu beaucoup plus à dire sur la nature qu’on devait laisser à elle-même, que sur la façon dont nous devions en faire bon usage. Si nous commençons enfin à avoir une nouvelle conversation de bon voisinage entre écologistes et paysans, entre consommateurs urbains et producteurs ruraux, Berry mérite le crédit de l’avoir initiée avec des phrases comme celles-ci :

Pourquoi les protecteurs de la nature devraient-ils avoir un intérêt positif pour l’agriculture ? Pour plusieurs raisons, dont la plus simple est que les écologistes mangent. S’intéresser à la nourriture mais pas à sa production est clairement absurde. Les écologistes urbains pourraient se sentir non concernés par la production de nourriture parce qu’ils ne sont pas agriculteurs. Mais ils ne peuvent pas s’en tirer aussi facilement, car ils cultivent tous la terre par procuration. Ils ne peuvent manger que si la terre est cultivée par quelqu’un, quelque part, d’une certaine façon, pour leur compte. Si les écologistes essaient d’assumer leur responsabilité de leur besoin de nourriture, ils seront renvoyés assez directement à tous leurs intérêts précédents sur la santé de la nature.

Que nous soyons tous impliqués dans l’agriculture – que, selon la formule désormais célèbre de Berry, « manger [soit] un acte agricole » – est peut-être sa contribution remarquable au fait que nous soyons aujourd’hui en train de penser autrement la nourriture et l’agriculture. Tous ceux qui prennent part à cette conversation, que ce soit à la Maison-Blanche ou au marché paysan, lui doivent énormément.

 

* Michael Pollan est l’un des auteurs les plus influents aux États-Unis sur la question de la nourriture et de l’agriculture. Journaliste et militant, il enseigne à l’université de Berkeley. Cette préface provient d’un article qui a paru en 2009 dans la revue The Nation, juste avant la reconnaissance institutionnelle de Wendell Berry avec la « médaille des Arts et des Humanités » en 2010.